Spontanément, c'est à dire sans y réfléchir, nous
utilisons les mots sans signification très précise des notions
qu'ils véhiculent (Nous ne savons guère de quoi nous parlons),
et nous répondons à des questions ( sous forme de prises de position,
d'affirmations, de thèses) avant de nous les être clairement formulées
Et si philosopher consistait à définir ce dont on parle et à
l'interroger ? Travailler la langue pour travailler la pensée, travailler
la pensée par et sur la langue
Nous proposons deux hypothèses :
- La façon dont on aborde un sujet dépend de la façon dont
on le formule.
- L'engagement personnel (porter le sujet, habiter sa pensée) dépend
au départ de l'adhésion à telle formulation, selon qu'elle
nous parle plus ou moins (être habité par un problème).
D'où l'idée, à la fois pour que chacun s'investisse individuellement
dans le thème, et pour commencer à collectivement débroussailller
celui-ci, que chacun construise à l'aide du groupe sa propre formulation.
Plusieurs propositions sont faites par les participants au cours de l'échange
:
1 - On propose un mot, parce qu'il apparaît comme tout un programme
: les " émotions " (ou " l'inhumain "). L'indétermination
est maximale par rapport à toutes les notions avec lesquelles on peut
le mettre en rapport, et toutes les questions que l'on peut poser à son
sujet.
Par exemple, dans la discussion, émotion a été mis en rapport
avec : corps, inconscient, pensée, raison, intelligence, autrui, foule,
foi, créativité, etc. Il faudra alors définir la notion,
la distinguer d'autres, la mettre en relation
Il y a aussi un choix : le mot est-il au singulier ou au pluriel ?
Le singulier renvoie à l'unité abstraite du concept ("
l'émotion "), au-delà de la pluralité de ses manifestations
concrètes. Interroger sera le définir : par ce qu'il n'est pas
ou ce dont il est proche (d'où des distinctions conceptuelles. Ex : émotion
/ sensation, sentiment / passion / affect / affectivité / émotivité
/ sensibilité, etc.) ; par ce qui le caractérise, ses attributs.
On peut poser des questions à propos de ou sur des notions, sans d'abord
les définir, mais l'exigence de définir arrivera tôt ou
tard. On met ici l'accent sur la compréhension du concept.
Le pluriel (" les émotions ") renvoie à la diversité
de la notion, ses différentes manifestations concrètes, ou espèces.
On travaille plutôt ici le concept en extension : énumération
des différentes émotions, comparaisons entre elles (ex : les émotions
/ plaisir et les émotions / peines). Reste entière la nécessité
de définir chaque émotion, et surtout ce qu'il y a de commun à
toutes, qui nous renvoie au singulier.
2 - On pose plusieurs mots coordonnés par " et ", ou
une virgule :
- s'il y a deux mots (" émotion et pensée "),
on est poussé par la formulation à étudier la relation
entre les deux notions, ce qui est plus restrictif, et délimite le champ
de la réflexion, par rapport à l'ouverture antérieure,
plus indéterminée, qui balaye large, mais risque de disperser.
On est aussi amené, pour cerner cette relation, à proposer des
questions : " L'émotion est-elle un obstacle à la pensée
? " , ou " l'émotion nourrit-elle la pensée ? ".
On est amené tôt ou tard à préciser le sens de chaque
notion, puisque le sens d'une question dépend de celui des notions qu'elle
articule.
- - S'il y a trois mots, le problème se complique. Ex : "
émotion, vie et pensée "). Il y a à la fois élargissement
et complexification. On peut ajouter vie à pensée parce que c'est
moins restrictif, la pensée étant une des formes de la vie ; ou
pensée à vie, parce que celle-ci semble trop large et que l'on
veut à moment donner spécifier. Ce qui compte, c'est de mettre
en relation : émotion et vie, émotion et pensée. Mais on
ne pourra pas faire à moment donné l'impasse sur la différence
entre vie et pensée.
3 - On pose une expression, avec un point ou une question ; " Vivre
avec ses émotions ( ? ) "(ou " Etre en accord avec ses idées
", ou " Prendre en compte le réel "). Ce n'est plus une
notion puisqu'il y a plusieurs éléments en relation. Mais c'est
plus déterminé que " vie et émotion ", puisqu'il
y a un type de relation proposé ici : " avec ". Il faut donc
examiner et la définition de chaque notion et le type de relations induite
par l'expression. L'expression appelle aussi des questions qui vont la modaliser
dans tel ou tel sens (" Faut-il ? Peut-on ? Dans quelle mesure peut-on
? En quel sens peut-on dire qu'on vit avec
? comment ? ").
4 - On propose une question : " Comment vivre avec ses émotions
? ". " Peut-on travailler avec ses émotions ? ". "L'émotion
s'éduque-t-elle ? ". "L'émotion est-elle une confusion
pour la pensée ? ". " Y a-t-il une intelligence des émotions
? ". " L'émotion permet-elle de connaître (par opposition
à savoir) ? ". " La montée de l'individualisme change-t-elle
le rapport à nos émotions ? ". J'ajoute : " L'émotion
a-t-elle un âge ? un sexe ? ".
Sur chaque question, quels sont les champs à travailler ? Ex : éthique,
esthétique, politique
?
5 - Ce pourrait être aussi une citation. On a parlé de
Hegel : " Rien de grand ne se fait sans passion ", ou de Bergson.
Il y a eu dans la discussion des approches physiologique (émotion et
corps), psychanalytique (émotion et inconscient, somatisation), historique
(ex : l'histoire des larmes), sociologique (émotion individuelle, émotions
collectives), anthropologique (" l'enthousiasme " religieux, la transe
).
On a interrogé l'histoire de la philosophie (ex : le daimon socratique,
la dévalorisation de l'émotion dans la tradition rationaliste
comme obstacle à la connaissance et à la sagesse, par le biais
du corps opposé à l'âme ou à l'esprit).
Quelle approche philosophique (et non biologique ou des sciences humaines)
peut-on faire de l'émotion ?
C'est l'enjeu des quatre prochaines séances.
Michel
Atelier d'écriture philosophique 31/ 01/ 2000
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