Le cours de philosophie est l'exemple-type de la tradition magistrale : la
circulaire de 1925, qui régit toujours cette discipline, fait de la "
leçon " une " uvre " personnelle du Maître.
Elle est l'un des trois piliers fondateurs de l'enseignement philosophique français,
avec les textes des grands auteurs comme modèles du philosopher, et la
dissertation comme incontournable de son apprentissage.
Un faisceau convergent de représentations et de cristallisations institutionnelles
surdétermine, et permet donc d'éclairer cette pratique dominante
du milieu, et la résistance à la faire évoluer. Tirons
quelques fils de cet écheveau.
- La tradition historique de l'enseignement philosophique, depuis l'Antiquité,
valorise la relation de Maître à disciple. Celui-ci, fasciné
par le discours d'un maître qu'il choisit de suivre, se met à
l'école de sa pensée et de sa vie, pour s'élever à
son niveau de sagesse, à la puissance de sa réflexion.
- L'identification de l'identité professionnelle d'un enseignant de
philosophie à son identité disciplinaire (il est monovalent
en France, contrairement à d'autres pays), l'amène à
se percevoir, se nommer et se vouloir d'abord philosophe, avant même
que d'être professeur : il est donc, par son discours, incarnation
d'une pensée en acte, exemple vivant de réflexion.
- La maïeutique socratique, et plus largement le mouvement même
d'une pensée, étant éveilleurs des âmes et accoucheurs
des esprits, il s'ensuit l'idée que la philosophie est à elle-même
et par elle-même sa propre pédagogie ou didactique : toute
tentative de didactiser la matière est au mieux au pléonasme,
au pire une trahison si elle s'autorise d'un extérieur de la discipline.
- Cet anti-pédagogisme est renforcé par le contentieux
historique de la philosophie avec les sciences humaines, qui ont progressivement
concurrencé la philosophie sur son terrain (réflexion sur l'esprit
avec la psychologie, sur la société avec la sociologie, sur
le langage avec la linguistique etc.). Les sciences de l'éducation
apparaissent comme instrumentation des relations humaines, technicisation
de l'acte éducatif, oubli des finalités au nom de l'efficacité.
Les nouvelles technologies évacuent la place centrale du Maître.
UNE LOGIQUE EXPOSITIVE
- Ces représentations et critiques sont vigoureusement diffusées
par les instances institutionnellement (Inspection) ou corporativement (Association
des professeurs de philosophie) représentatives de l'enseignement philosophique.
Celles-ci légitiment la prédominance d'une logique d'enseignement
sur une logique d'apprentissage dans les pratiques, par la conformisation
de celles-ci à la norme hiérarchiquement prescrite, ou partagée
par la fraction autorisée du milieu.
- D'où la valorisation exclusive dans la formation initiale d'un haut
niveau disciplinaire, avec pour horizon souhaité l'agrégation,
et l'organisation d'une formation continue centrée sur des conférences-débats
autour des grands philosophes ou des problématiques philosophiques,
au détriment d'une réflexion sur les pratiques de classe.
- D'où de même l'absence ou le contrôle étroit
par l'institution de la recherche pédagogique, et une critique vigoureuse
de toute innovation ou recherche remettant en question le paradigme en cours,
considérée comme altérant, par des pratiques de rupture
ou des apports extérieurs, l'identité de la discipline.
- " La philosophie " éprouve aussi beaucoup de difficulté
à travailler interdisciplinairement, et donc en équipe : par
la métaphore du couronnement des études secondaires,
et le refus de commencer plus tôt son enseignement, elle se veut "
méta ", dans une position de surplomb, faisant l'épistémologie
des autres disciplines (sans que l'inverse soit possible puisque l'épistémologie
est une réflexion philosophique), ce qui ne facilite pas une pratique
" inter ". Elle se proclame discipline à part, avec des professeurs
pas comme les autres, développant la singularité d'une pensée
critique.
- Cette place en fin de cursus secondaire (en France) ne l'amène
pas à construire un curriculum sur plusieurs années, la dispense
d'une réflexion sur une progression pédagogique distinguant
initiation et consolidation (quelle autre discipline peut avoir le même
sujet au baccalauréat et à l'agrégation ?).
- Et cette année (la seule) étant celle de l'examen symbolique
du baccalauréat, celui-ci l'oblige, dès le premier mois
et sans transition, à la préparation intensive de l'exercice
très complexe de la dissertation.
- Modalité d'évaluation sommative couperet, qui laisse
d'autant moins de place à une démarche formative, qu'est vivement
repoussée toute approche par objectifs ou compétences, toute
évaluation analytique ou critériée qui expliciterait
aux yeux des élèves ce qui est attendu. D'où les écarts
de notes importants pour la même copie, et l'impression d'arbitraire
ou de loterie chez les élèves.
QUELS CHANGEMENTS SOUHAITABLES ?
Cette configuration organisationnelle et représentative de l'enseignement
philosophique est aujourd'hui fortement questionnée par le processus
de " démographisation " (Langouet) du lycée : on est
passé d'un enseignement d'élite à un public nombreux, dont
les normes linguistiques et culturelles posent problème au modèle
traditionnel, et interrogent fortement le sens et l'utilité d'une discipline
abstraite et difficile.
Des changements s'imposent pour répondre à ce défi de la
modernité : penser les conditions d'un enseignement philosophique
de masse. Tel est l'enjeu de l'élaboration d'une didactique de l'apprentissage
du philosopher 1
, bien accueillie par les collègues étrangers. Quelles sont les
principales réflexions et innovations de ces dernières années,
qu'il faudrait généraliser ?
- La décentration d'une logique d'exposition vers une logique d'apprentissage,
qui prend en compte les opinions des élèves pour les faire se
confronter entre elles, avec des textes et le professeur (émergence
des représentations et conflit socio-cognitif).
- La clarification pour les élèves des capacités
philosophiques de base attendues : conceptualiser des notions
 2
, problématiser des certitudes et des questions, argumenter des thèses
et des objections.
Philosopher apparaît didactiquement comme l'articulation, dans l'unité
et le mouvement d'une pensée impliquée, de ces trois processus
de pensée 3
. Définir, (s')interroger et fonder ayant des intentions réflexives
différentes, des exercices spécifiques peuvent être proposés
pour les actualiser 4.
TROIS COMPETENCES
Ces capacités interdépendantes sont mises en uvre sur trois
activités complexes, développant trois compétences :
1) Lire philosophiquement un texte.
Il s'agit de repérer dans un texte ces processus, et de construire philosophiquement
son sens en les mettant soi-même en uvre, par un itinéraire
individualisé de questionnement proposé. Les acquis des élèves
en lecture méthodique (développée en français) peuvent
aider à identifier ces processus chez l'auteur à partir de certains
marqueurs linguistiques (ex : connecteurs logiques pour l'argumentation 5
).
2 - Ecrire un texte philosophique.
L'activité consiste à mettre en texte ces processus de pensée,
en s'appuyant sur la dynamique de la réflexion et des processus rédactionnels
(interrelation entre des démarches de planification, de textualisation
et de relectures).
On peut d'ailleurs préparer progressivement à la dissertation
: on part d'une courte phrase (aphorisme) travaillée en expansion ; ce
texte est ensuite échangé en binôme et on s'envoie des lettres
philosophiques ; puis on réalise un dialogue écrit dont en efface
les marqueurs dialogiques pour cheminer vers la dissertation 6.
3 - Discuter philosophiquement.
Il s'agit de valoriser l'oral et l'échange verbal comme mode d'apprentissage
du philosopher (alors que la discussion avait disparu de l'ancien projet de
programme !) ; d'instaurer la classe en " communauté de recherche
" (Lipman), à partir de procédures démocratiques de
circulation de la parole (dans une perspective d'éducation à la
citoyenneté), d'exigences intellectuelles philosophiques, d'une "
éthique communication-nelle du meilleur argument " (Habermas), où
l'on fait l'épreuve cognitive de l'altérité 7
.
Il ne peut y avoir de dévolution d'un problème philosophique aux
élèves que s'ils perçoivent son existentialité et
son urgence. Le désir de " penser par soi-même " n'a
de sens pour l'élève que si le débat est un lieu où
il peut librement amener ses interrogations et proposer à titre d'hypothèses
ses solutions provisoires ; si le texte philosophique apparaît comme réponse
possible aux problèmes qu'il (se) pose ; si l'écriture apparaît
comme un outil conceptuel pour élaborer et communiquer sa pensée,
et non comme un simple exercice scolaire obligé.
De ce fait une recomposition de l'identité professionnelle du
professeur de philosophie s'impose : s'il ne doit pas hésiter, en tant
qu'intellectuel, à donner lui-même l'exemple d'une pensée
impliquée, il doit aussi se concevoir comme pédagogue, médiateur
entre l'élève et la réflexion philosophique.
Ceci implique une formation initiale et continue qui articule savoirs
disciplinaires et démarches pédagogique et didactique, avec des
formateurs imprégnés de cette multiréférence. Ceci
suppose enfin le développement de la recherche et l'encouragement
à l'innovation 8
. Nous travaillons par exemple actuellement sur le développement de l'entretien
philosophique de groupe et de la discussion philosophique à l'école
élémentaire et en SEGPA ...
Michel TOZZI
Sciences de l'éducation
Université P.Valéry - Montpellier III
Notes
(Cliquez sur les
pour revenir au texte)
1-
Cf. Apprendre à philosopher dans les lycées d'aujourd'hui, Hachette-CRDP
de Montpellier, 1992.
2
- Etude philosophique d'une notion, d'un texte, CRDP de Montpellier, 1993.
3
- " Contribution à l'élaboration d'une didactique de l'apprentissage
du philosopher ", Revue Française de Pédagogie, n°103,
INRP, 1993.
4
- " Peut-on didactiser l'enseignement philosophique ? ", L'enseignement
philosophique, nov-déc 1995.
Penser par soi-même. Initiation à la philosophie, Chronique sociale,
Lyon, 1994.
5
- Lecture et écriture du texte argumentatif en français et en
philosophie, CRDP de Montpellier, 1995.
6
- Ouvrage à paraître sur Les formes diversifiées d'écriture
philosophique.
7
- L'oral argumentatif en philosophie, CRDP de Montpellier, 1999.
8
- " De la philosophie à son enseignement : le sens d'une didactisation
", in Savoirs scolaires et didactiques des disciplines, ESF, Paris, 1995.
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